Le Japon, l'autre pays du whisky | Les Nouveaux Cavistes

Japon, l’autre pays du whisky

Depuis une quinzaine d’années, les eaux-de-vie de grains produites dans l’Empire du Soleil levant trustent les premières places dans les concours internationaux, au nez et à la barbe de nombreux whiskies écossais pourtant réputés. Une histoire qui a débuté il y a tout juste un siècle

Longtemps considérés comme d’amusantes imitations du produit original distillé en Ecosse, les whiskies japonais ont commencé de sortir de l’anonymat dans les années 1980. Justement quand un Ecossais célèbre, Sean Connery, le tout premier James Bond, avait – ô sacrilège ! -  accepté de tourner dans un spot publicitaire à la gloire du Suntory, le plus ancien des whiskies produits dans l’Empire du Soleil levant. Mais ce n’est réellement qu’une vingtaine d’années plus tard, au début des années 2000, que ces eaux-de-vie ont commencé de partir à la conquête du monde, avec les premières distinctions dans les grands concours de dégustation à l’aveugle.

En 2001, c’est en effet un Yoichi 10 ans d’âge de la maison Nikka qui décroche le titre de « Best of the Best » de la revue Whisky Magazine, une référence dans le monde des amateurs anglo-saxons. Un coup de tonnerre d’autant plus retentissant que le whisky classé 2e cette année là est aussi un japonais, en l’occurrence un Hibiki 21 ans de chez Suntory.

Dès lors, la plupart des grands concours internationaux distingueront quasi systématiquement un whisky nippon parmi les meilleurs, suscitant une curiosité croissante chez les amateurs du monde entier. Y compris les Français, qui sont et restent les premiers consommateurs de whisky de la planète.

Comme souvent les jolies histoires, celle du whisky nippon débute par une idylle. La love story met en scène un jeune chimiste Japonais, fils d’un brasseur de saké, envoyé parfaire ses connaissances à l’université de Glasgow, en Ecosse, au sortir de la Première Guerre Mondiale. Logé chez l’habitant, il fait la connaissance de Jessie Roberta Cowan, la fille de ses logeurs, une jeune femme que ses amis appellent Rita. Coup de foudre immédiat, pour la jeune Roberta comme pour Masataka, qui tombe également amoureux du pays de landes et de tourbières qui a vu naître cette idylle. Des paysages qui lui rappellent certains coins de son île.

C’est entre 1918 et 1920 que Masataka Taketsuru aurait officié dans plusieurs distilleries prestigieuses du pays. Mais selon le récit qu’en fait Jean-Bastien Rousies dans son « L’univers du Whisky » (aux éditions Solar), aucune de ces maisons n’aurait conservé la trace de son passage dans ses archives. Selon le récit officiel de la distillerie qu’il a fondé, c’est pourtant bel et bien au contact de ses professeurs et des vieux maîtres distillateurs écossais qu’il aurait appris les techniques pour transformer le malt en alcool. Et devenir ainsi le premier Japonais à maîtriser la fabrication du scotch whisky.

De  retour au Japon en 1920, il s’installe avec Rita, qu’il  a épousée juste avant leur départ d’Ecosse, contre l’avis de sa famille. Bien décidé à mettre ses nouvelles connaissances en pratique, il multiplie les contacts et fait bientôt une rencontre déterminante pour la suite de l’aventure : un peu plus âgé que lui, Shinjiro Torii est déjà à la tête d’une maison de négoce spécialisée dans l’importation et la distribution de vins espagnols. Pour aider son jeune protégé à accomplir son rêve, Torii investit dans la distillerie qu’il souhaite créer et lui fournit d’anciennes barriques de xérès pour stocker sa production. En 1923, les deux hommes ouvrent ainsi la distillerie de Yamasaki, du nom de la vallée montagneuse où elle est implantée, entre Kyoto et Osaka. Le Suntory, premier whisky japonais, est né. Mais Taktsuru et Torii finissent par se brouiller et, dix ans plus tard, le premier part fonder sa propre distillerie, Dai Nippon Kaju, rebaptisée Nikka en 1952. Taketsuru installe ainsi son alambic à Yoichi, sur l’île d’Hokkaïdo, dont le climat et la topographie rappellent étrangement l’Ecosse. Torii ne le lui pardonnera pas. Au point qu’aujourd’hui encore, l’histoire officielle de Suntory ne mentionne pas Taketsuru, son cofondateur. Et Nikka n’évoque jamais Torii dans le parcours de Taketsuru.

Sous sa nouvelle marque, le distillateur s’efforce d’abord de produire un whisky le plus proche possible du scotch, en texture comme en goût. Ses blended connaissent ainsi un beau succès au Japon, dès le début des années 1930. Mais c’est véritablement durant la Seconde Guerre Mondiale qu’ils prennent leur essor, en partie grâce aux embargos et aux batailles navales qui empêchaient les whiskies écossais d’arriver avec régularité. La rivalité entre Suntory et Nikka débute à cette époque. Elle ne se démentira plus.

Dans les années 1960, les deux grands ouvrent une seconde distillerie pour faire face à une demande croissante. La production culminera ainsi au début des années 1980, avant que les Japonais ne redécouvrent leurs boissons traditionnelles comme le saké.

C’est cette contraction du marché intérieur qui incitera les grands distillateurs de whisky japonais à se tourner vers l’export dès cette époque. Avec le succès que l’on sait depuis que les amateurs les ont découverts dans les concours et les médias, au tout début de ce siècle.