Les liqueurs monastiques, de vieilles recettes qui plaisent toujours | Les Nouveaux Cavistes

Les liqueurs monastiques, de vieilles recettes qui plaisent toujours

La Chartreuse, la Bénédictine ou la Sénancole sont des liqueurs à base de plantes médicinales inventées par des congrégations religieuses. D’abord considérées comme des médicaments, elles ont depuis longtemps quitté les armoires à pharmacie pour devenir des boissons alcoolisées comme les autres, à déguster en digestif.

Ils ont été les premiers à ériger la modération en vertu cardinale dès qu’il s’agit d’alcool. Mais ils ont aussi été les précurseurs dans l’art de transformer le raisin, le grain, les épices et les plantes en boissons alcoolisées.

Ils, ce sont les religieux, membres de l’une ou l’autre des communautés monastiques à l’origine de la plupart des bières, vins, liqueurs, eaux-de-vie et autres élixirs que l’on connait encore aujourd’hui. Longtemps, ce sont leurs supposées vertus médicinales qui ont justifié les efforts consentis pour les produire - sauf la bière et le vin qui étaient considérés comme des aliments. Ce faisant, les hommes ont aussi éprouvé le plaisir qu’il y avait à consommer les plus savoureuses de ces boissons fortes. C’est donc avec le statut de médicament que beaucoup de ces breuvages ont d’abord traversé le temps. Quand on les a découverts, on s’est aussi très vite rendu compte des dangers qu’il y avait à en consommer sans modération, le médicament devenant alors la cause du mal. Et ce n’était pas le moindre des paradoxes puisque les moines, qui détenaient recettes et secrets de fabrication, étaient alors tout à la fois les principaux producteurs, les promoteurs, mais aussi les premiers censeurs de ces boissons à double tranchant, invitant leurs ouailles à les utiliser pour se soigner plutôt que pour se faire plaisir. Et encore moins pour s’enivrer.

Selon les registres et les livres de compte des monastères en France, en Italie et en Europe de l’Est, la fabrication de bière, de vin, de liqueur et d’eau-de-vie est déjà très répandue au Moyen-Age dans les congrégations religieuses. Les potions à base de vin et de plantes médicinales ou d’épices macérées sont un premier pilier de la pharmacopée moyenâgeuse. Avec l’arrivée de l’alambic inventé en Orient, on apprend à faire de l’alcool, ingrédient indispensable à la fabrication de liqueurs véritables. En faisant macérer plantes médicinales et épices dans un alcool de fruit ou de grain, comme jadis avec le vin, mais aussi en distillant des fruits ou du vin pour obtenir de l’eau-de-vie à consommer telle quelle.

Le véritable essor des liqueurs monastiques s’amorce ainsi au XVIIe siècle, en France et en Italie, mais c’est au XVIIIe siècle que ces breuvages commencent à devenir populaires et à être commercialisés. Si populaires, d’ailleurs, que la couronne demande à Jacques-François Demachy, pharmacien-chef de l’Hôtel-Dieu, d’en codifier la fabrication pour mettre fin aux abus et à l’anarchie qui règne sur un marché alors balbutiant.

L’une des plus connues de ces liqueurs fabriquées par des moines, la Chartreuse, trouve son origine à cette époque. Selon l’histoire officielle racontée par l’Ordre des Chartreux, toujours propriétaire de la recette et de la marque, c’est le maréchal d’Estrées qui aurait remis la recette originelle aux moines de la chartreuse de Vauvert, à Paris, en 1605. Mais c’est le monastère de la Grande-Chartreuse, dans le massif éponyme qui surplombe Grenoble, dans l’Isère, qui en reprend la fabrication à partir de 1737, suivant une recette inspirée de l’originale et mise au point par l’apothicaire du monastère, frère Jérôme Maubec. C’est toujours cette formule qui est utilisée par les moines aujourd’hui pour fabriquer la célèbre liqueur verte. Entretemps, le monastère de la Grande-Chartreuse s’est mis à fabriquer bien d’autres liqueurs, élixirs et spécialités qui assurent la survie économique de l’Ordre depuis près de trois siècles.

D’autres monastères et abbayes ont suivi cet exemple, certains dès le XVIIIe siècle, d’autres plus récemment, afin de profiter de l’engouement que ces boissons monastiques ont toujours suscité. Les moines de Lérins ou de Sénanque, les monastères d’Eyguebelle ou de Solan, les abbayes de Sainte Marie du Désert ou Saint-Madeleine du Barroux… tous continuent de fabriquer des liqueurs parfois multi-centenaires, parfois beaucoup plus récentes, dans la plus pure tradition de ces religieux travailleurs, dépositaires d’un héritage que beaucoup leur envient.


 [AF1]Véridique ?